J’étais assis dans ma voiture, pendant ma pause déjeuner, face au magasin où j’intervenais.
De l’autre côté de la baie vitrée, le directeur passait d’un problème à l’autre.
Il connaissait chaque recoin, chaque visage, chaque habitude.
Chaque imprévu finissait sur son bureau. On venait le chercher pour trancher. Son avis faisait loi.
Son père avait créé l’entreprise.
Lui y travaillait depuis toujours.
En le regardant, une question m’a traversé l’esprit :
Que lui restera-t-il de tout cela le jour où le rôle s’arrêtera ?
Quand le titre tombe, quand la fonction disparaît, quand plus personne ne vient vous demander votre avis…
qui êtes-vous vraiment ?
Cette question ne concerne pas seulement cet homme.
Nous nous présentons souvent par nos rôles : notre métier, notre fonction, notre place dans une famille, les responsabilités que nous assumons.
« Je suis directeur. »
« Je suis infirmière. »
« Je suis mère. »
« Je suis celui sur qui l’on peut compter. »
Ces rôles sont utiles. Ils structurent notre quotidien, nos relations et parfois une grande partie de notre vie.
Le problème apparaît lorsque nous finissons par confondre le rôle que nous occupons avec ce que nous sommes.
Car un rôle peut changer, s’arrêter ou nous être retiré.
Et lorsqu’il a occupé suffisamment de place, sa disparition peut laisser une impression étrange : celle d’avoir perdu une partie de soi.
Pourtant, derrière le rôle, quelque chose demeure.
Ce que nous avons appris à apporter.
Pourquoi finissons-nous par nous identifier à nos rôles ?
Parce qu’un rôle ne nous donne pas seulement quelque chose à faire.
Il nous donne aussi une place.
Pendant des années, parfois pendant plusieurs décennies, le travail structure une grande partie de notre quotidien : des horaires, des responsabilités, des relations, des décisions à prendre, des personnes qui comptent sur nous.
À force, il devient naturel de répondre à la question « Qui êtes-vous ? » par ce que nous faisons.
« Je suis directeur. »
« Je suis infirmière. »
« Je suis artisan. »
« Je suis responsable de… »
Ce raccourci est pratique. Mais il peut devenir trompeur.
Les recherches consacrées au passage à la retraite montrent justement que le travail peut constituer une source importante d’identité professionnelle et de sens. Lorsque cette place occupait une position centrale dans la manière dont une personne se définissait, sa disparition peut rendre la transition plus difficile et provoquer une véritable perte de repères.
En 2025, Rachel E. Wood et Nancy A. Pachana ont publié dans The Gerontologist une revue de 30 études consacrées au rôle du sens dans le passage à la retraite. Elles montrent notamment que l’arrêt du travail peut s’accompagner de la perte de rôles significatifs, d’éléments d’identité et du sentiment de but qui leur était associé.
Ce phénomène ne concerne d’ailleurs pas seulement la retraite.
Un rôle parental change lorsque les enfants deviennent autonomes.
Un dirigeant peut vendre son entreprise.
Un aidant peut ne plus avoir personne à accompagner.
Une personne reconnue pour son expertise peut voir son domaine évoluer.
À chaque fois, quelque chose de très visible disparaît : le titre, les habitudes, les responsabilités, parfois même le regard que les autres portaient sur nous.
Et c’est là que nous pouvons faire une erreur : continuer à nous définir par ce qui n’est plus là.
Nous pouvons croire que ce qui disparaît avec le rôle, c’est aussi ce que nous étions capables d’apporter.
Pourtant, le rôle et l’apport ne sont pas la même chose.
Le rôle n’est que la forme
Deux personnes peuvent exercer le même métier pendant trente ans et ne pas y apporter la même chose.
L’une apaise les tensions.
L’autre rend simples les problèmes complexes.
Une autre transmet naturellement son expérience.
Le rôle est le même.
Ce qui s’exprime à travers lui est différent.
Nous avons pourtant tendance à retenir le titre plutôt que ce que les années nous ont permis de développer.
« J’étais directeur » peut aussi vouloir dire : décider, organiser, rassurer.
« J’ai élevé mes enfants » : écouter, anticiper, accompagner.
« J’étais technicien » : observer, comprendre, résoudre.
Le titre indique où ces capacités se sont exprimées. Il ne dit pas tout ce que nous sommes devenus en les exerçant.
Alors, plutôt que de chercher immédiatement un nouveau rôle, essayez simplement ceci :
Retirez le titre et demandez-vous : « Qu’est-ce que j’apportais réellement à travers ma fonction ? »
La réponse est souvent beaucoup plus intéressante que l’intitulé inscrit autrefois sur une carte de visite.
C’est également une autre manière d’aborder cette question qui surgit parfois à la retraite ou lors d’un changement important : « Qui suis-je sans mon travail ? »
Il ne s’agit pas forcément de retrouver au plus vite un nouveau sentiment d’utilité, mais de reconnaître ce que des années d’expérience ont développé en nous.
Un rôle peut disparaître du jour au lendemain.
La valeur que vous avez bâtie année après année, elle, reste.
Quand l’ancienne forme ne suffit plus
C’est parfois dans cet entre-deux qu’apparaît une sensation de vide.
L’ancienne fonction ne nous définit plus comme avant, mais nous ne savons pas encore sous quelle autre forme exprimer ce que nous avons développé.
Nous pouvons alors croire que nous avons perdu notre direction.
Cette perte de sens peut pousser à chercher rapidement une nouvelle activité, une nouvelle responsabilité ou une nouvelle façon de se sentir utile.
En réalité, ce n’est pas forcément ce que nous avons à apporter qui a disparu.
C’est peut-être simplement l’ancienne manière de l’exprimer qui ne convient plus.
C’est une distinction importante.
Car si nous cherchons seulement à remplacer une fonction par une autre, nous risquons de reproduire exactement le même mécanisme : chercher à nouveau un titre, une place ou une activité capable de nous dire qui nous sommes.
Vouloir trouver sa place est naturel. Mais cette place n’est peut-être plus à chercher uniquement dans une fonction.
Le vide peut alors devenir autre chose qu’une urgence à combler.
Il peut devenir une question :
« Sous quelle forme ce que j’ai développé peut-il maintenant continuer à vivre ? »
Et si la vraie question était ailleurs ?
Aujourd’hui, si je regardais à nouveau cet homme derrière la baie vitrée, je ne me demanderais plus seulement ce qu’il deviendrait si son rôle s’arrêtait.
Je me demanderais plutôt :
Qu’est-ce que toutes ces années lui ont appris à apporter ?
Peut-être la capacité à décider.
Peut-être de la stabilité.
Peut-être cette capacité à voir rapidement ce qui doit être fait.
Nous passons parfois beaucoup de temps à chercher ce que nous allons faire ensuite.
Mais la vraie question n’est peut-être pas là.
Ne cherchez pas seulement le prochain rôle à occuper : il passera comme tous les autres.
Cherchez aussi ce qu’ils ont fait de vous, ça, ça reste.
P.-S. — Si cette sensation de vide ou de perte de repères vous parle, certains de nos cours vous proposent d’aller plus loin : https://humanum15.fr/cours/
