Solitude des personnes âgées : quand une vie rayonne encore

Avons-nous besoin d’être utiles pour continuer à nous sentir précieux ?

Une personne âgée et un jeune homme échangent avec le sourire
Solitude des personnes âgées : une rencontre entre générations. Image par Gerd Altmann de Pixabay

Au début, il se voyait comme celui qui apporte. Ce bénévolat dans une association de visite à domicile des personnes isolées lui convenait parfaitement.

Le visiteur venait pour qu’un homme seul voie quelqu’un.

Mais il commença à remarquer autre chose.

Il repartait souvent plus léger qu’il n’était arrivé.

Et progressivement, la question changea : qui apportait réellement quelque chose à l’autre ?

Rompre la solitude : un enjeu de santé publique

Cette histoire pourrait sembler anecdotique.

Elle ne l’est pas.

En France, environ 2 millions de personnes âgées vivent aujourd’hui en situation d’isolement social. Parmi elles, 750 000 ont très peu, voire presque plus, de contacts réguliers avec leur entourage. Les Petits Frères des Pauvres utilisent pour les situations les plus extrêmes l’expression de « mort sociale », un chiffre qui a augmenté de 150 % en huit ans.

L’Organisation mondiale de la Santé considère désormais l’isolement social et la solitude comme de véritables déterminants de santé. Elle estime qu’environ une personne âgée sur quatre est socialement isolée et qu’un peu plus d’une sur dix éprouve de la solitude.

Renouer des liens est donc essentiel.

Mais une visite peut contenir quelque chose de plus subtil qu’une simple lutte contre l’isolement.

Le regard qui change tout

Lorsque nous allons voir une personne seule, nous partons facilement d’une représentation implicite : nous sommes celui qui vient apporter quelque chose.

Du temps.
De la présence.
De l’écoute.
Un peu de vie venant de l’extérieur.

C’est vrai.

Mais ce regard peut nous faire oublier ce qui se trouve déjà derrière la porte.

Une personne âgée n’est pas seulement quelqu’un qui a vieilli.

C’est aussi quelqu’un qui a vécu.

La différence peut sembler minime. Elle change pourtant complètement notre regard.

Avec les années, nous n’accumulons pas seulement des souvenirs.

Nous traversons.

Des périodes heureuses et d’autres qui le sont beaucoup moins.

Des décisions dont nous sommes fiers et quelques-unes que nous aurions volontiers prises autrement.

Des deuils.

Des commencements.

Des inquiétudes qui occupaient autrefois tout notre esprit et qui, vingt ans plus tard, semblent minuscules.

Ce vécu ne produit pas automatiquement de la sagesse.

Vieillir ne suffit pas.

Mais certaines personnes font progressivement quelque chose de leurs expériences.

Elles les regardent autrement.

Elles prennent du recul.

Elles cessent parfois de demander à leur passé d’avoir été différent.

Elles comprennent que des périodes très difficiles n’ont pas empêché d’autres périodes d’arriver.

Avec le temps, certaines dimensions prennent davantage de place : la valeur personnelle, le sentiment de compétence, le lien avec les autres, le sens et la cohérence donnée à sa propre vie.

Autrement dit :

une vie peut continuer à produire quelque chose intérieurement, même lorsque les possibilités d’action diminuent extérieurement.

La Joie d’Être : un état intérieur qui se construit

Chez HUMANUM 15, nous appelons Joie d’Être un état intérieur qui ne se confond pas avec le fait d’être joyeux toute la journée.

Il ne s’agit pas de nier les difficultés, de transformer chaque épreuve en expérience positive ou de se répéter que tout va bien lorsque ce n’est pas le cas.

La construction de cet état commence beaucoup plus simplement.

Elle débute par l’observation du corps biologique vivant.

Respirer. Sentir le mouvement du corps. Percevoir sa chaleur, ses tensions, ses rythmes. Puis, derrière toutes ces sensations, remarquer quelque chose de plus discret : la simple expérience d’être vivant.

Dans cette observation peut apparaître un ressenti très léger de joie.

Pas nécessairement une émotion spectaculaire.

Plutôt une qualité intérieure subtile, liée au simple fait d’être là.

Chez HUMANUM 15, nous apprenons progressivement à reconnaître cette sensation puis à la relier à la Conscience d’Être : non plus seulement constater que le corps est vivant, mais prendre conscience de celui ou celle qui fait l’expérience d’être vivant.

Cela demande du temps.

Au début, cette perception peut ne durer que quelques secondes.

Puis elle est retrouvée.

Observée de nouveau.

Reconnue.

Et lorsque ce travail se répète au fil des semaines et des mois, le chemin devient plus familier.

Peu à peu, cet état peut devenir ce que nous appelons un état de référence : un état que nous ne ressentons pas continuellement au premier plan, mais que nous savons reconnaître et retrouver.

Dans l’approche HUMANUM 15, nous travaillons ainsi à percevoir cette Joie et cette Conscience d’Être comme un arrière-plan intérieur qui ne dépend pas directement de l’événement extérieur ou de la pensée qui occupe notre esprit à cet instant.

C’est dans ce sens que nous parlons de Joie d’Être.

Avoir aussi la joie d’avoir vécu jusqu’ici

Avec l’âge, quelque chose d’autre peut venir enrichir cet état.

Non plus seulement la joie d’être vivant, mais la joie d’avoir vécu.

Avoir traversé des décennies donne parfois un recul impossible à posséder à vingt ans.

Une expérience survient. Elle semble immense. Elle provoque des émotions, des pensées, beaucoup d’agitation.

Puis les années passent.

Certaines inquiétudes disparaissent.

Des événements que nous pensions insurmontables deviennent une partie de notre histoire.

D’autres, minuscules au moment où ils se sont produits, deviennent des souvenirs précieux.

Nous pouvons alors regarder derrière nous et constater :

J’ai connu des difficultés et elles n’ont pas toutes duré.
J’ai vécu des choses que je n’avais pas prévues.
J’ai rencontré des personnes qui ont changé mon chemin.
Je me suis trompé. J’ai recommencé.
J’ai aimé. J’ai perdu. J’ai découvert.
Et je suis encore là.

Cette expérience accumulée ne crée pas automatiquement la sagesse.

Mais lorsqu’elle a été regardée, comprise et intégrée, elle peut donner une profondeur particulière à la Joie d’Être.

La joie d’être là aujourd’hui porte alors aussi en elle la joie d’avoir vécu ses expériences de vie jusqu’ici.

Et cela peut devenir une véritable force intérieure.

Quand le visiteur découvre qu’il ne venait pas seulement donner

Revenons à notre visiteur.

Il entre chez une personne qu’il imagine isolée. Il croit venir rompre un peu sa solitude.

Puis la conversation commence.

L’homme raconte une aventure vieille de quarante ans. Son visage s’éclaire. Il retrouve un détail presque oublié, puis éclate de rire avant même d’avoir terminé son histoire.

Le visiteur rit avec lui.

Une autre fois, l’homme évoque une période beaucoup plus difficile. Mais il en parle aujourd’hui avec cette distance que seul le temps permet parfois d’acquérir.

Il n’explique pas au visiteur comment vivre.

Il ne lui donne aucune leçon.

Il est simplement là, avec ce qu’une vie entière a progressivement construit en lui.

Et quelque chose passe.

La Joie d’Être n’a pas nécessairement besoin d’être expliquée pour être perceptible.

Elle peut se manifester dans une façon de raconter.

Dans un rire.

Dans le recul avec lequel une difficulté est évoquée.

Dans cette manière de ne plus transformer chaque problème en catastrophe.

Dans la paix avec laquelle certaines étapes de la vie sont aujourd’hui regardées.

Nous connaissons tous ces personnes auprès desquelles nous nous sentons étrangement plus calmes.

Celles dont le rire nous entraîne.

Celles qui nous rappellent, parfois sans le vouloir, que la vie est plus vaste que le problème qui occupe notre esprit aujourd’hui.

Le visiteur pensait donc venir apporter un peu de vie dans une maison devenue silencieuse.

Il découvre progressivement qu’il reçoit plus qu’il ne peut en donner.

Non pas une information.

Non pas un conseil.

Mais le contact avec une manière d’être au monde.

Quand l’utilité change de forme

Notre société nous apprend très tôt à mesurer une partie de notre valeur à ce que nous faisons.

Nous travaillons. Nous élevons des enfants. Nous prenons des responsabilités. Nous aidons. Nous produisons. Nous résolvons des problèmes.

Et pendant des décennies, ces rôles peuvent devenir une part importante de notre identité.

Puis les choses changent.

La retraite arrive. Les enfants construisent leur propre vie. Certaines responsabilités passent à d’autres. Le corps impose parfois de nouvelles limites.

Alors une question peut apparaître, parfois sans être formulée :

« Si l’on a moins besoin de moi, est-ce que je compte encore autant ? »

En vieillissant, le bien-être ne dépend pas seulement de ce que nous pouvons encore faire, mais aussi du sentiment que notre vie a du sens, que nos relations comptent et que nous comptons encore pour quelqu’un.

Mais compter pour quelqu’un ne signifie pas nécessairement lui être utile.

C’est peut-être là que notre regard sur la transmission mérite de changer.

Nous pensons spontanément à ce que les générations précédentes peuvent nous apprendre : un savoir, une technique, une expérience professionnelle, une histoire familiale.

Mais elles peuvent transmettre quelque chose de moins visible.

Une façon de prendre du recul.

La preuve qu’une période difficile peut finir par devenir une histoire que l’on raconte.

L’humour avec lequel on regarde aujourd’hui une erreur qui semblait autrefois dramatique.

Une manière plus paisible de distinguer ce qui mérite réellement notre inquiétude de ce qui passera.

Et parfois, tout simplement, la joie d’avoir été là pour vivre tout cela.

Une personne qui ne produit plus autant qu’autrefois peut donc continuer à transmettre énormément.

Pas nécessairement parce qu’elle cherche à le faire.

Simplement parce qu’une vie vécue, regardée et intégrée laisse quelque chose dans une présence.

Une vie entière peut continuer à rayonner, même lorsque le monde ne vient presque plus frapper à la porte.

Deux êtres humains qui se retrouvent

Voilà pourquoi une visite destinée à rompre la solitude peut progressivement devenir autre chose.

Au début, l’un vient voir l’autre.

Puis, semaine après semaine, une relation se crée.

Le visiteur apporte des nouvelles du dehors, une présence, une écoute.

La personne visitée apporte son histoire, son recul, sa façon particulière d’habiter ce qu’elle a vécu.

Et un jour, le visiteur ne vient peut-être plus seulement parce qu’il s’était engagé à venir.

Il vient parce qu’il est heureux de retrouver cette personne.

À cet instant, quelque chose a changé.

Il n’y a plus uniquement une personne isolée et quelqu’un chargé de rompre sa solitude.

Il y a deux êtres humains qui ont plaisir à se retrouver.

Et peut-être est-ce là une forme particulièrement discrète de transmission : ne plus avoir besoin de démontrer ce que l’on peut apporter, parce que ce que nous sommes devenus au fil de notre vie participe déjà à la rencontre.

Car finalement :

Être précieux n’est pas toujours avoir quelque chose à donner.
C’est parfois simplement être quelqu’un que l’on est heureux de retrouver.

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